« Il est difficile de développer des idées innovantes en Afrique comme dans la Silicon Valley » Kano kelema, fondateur du Think Tank TELEMA

Surnommé " l'horloger " par ses paires, ce discret autodidacte est le fondateur de TELEMA, un Think Tank qui s’efforce de fédérer toutes les forces vives congolaises et de proposer des idées novatrices. Nous l’avons rencontré !

Servir son pays (la République Démocratique du Congo), est devenu comme une seconde peau chez lui. Depuis 2014, Kano de Telema mène des réflexions et multiplie des actions de lobbying préventif pour faire de la RDC, le moteur de la région des Grands Lacs.

Que doit-on savoir sur vous et sur votre parcours ?

 Je suis né dans les années 70, de parents congolais venus étudier en France afin d’aider à développer la RDC, et c’est tout naturellement qu’à la mort de mon père, je me suis senti tenu de poursuivre cette mission. En participant à la campagne de sensibilisation d’Amnesty International, sur le thème des évacuations forcées, jamais je n’aurais pensé à quel point celle-ci prendrait du sens 13 ans plus tard.

Mon premier exploit a été de passer d’un parcours scolaire difficile à la fondation de TELEMA, un groupe de réflexion franco-congolais. En multipliant nos actions de lobbying préventif et de positionnement, inconsciemment, j’ai fini par comprendre que je menais là le combat de ma vie. Lors d’une énième conférence sur les liens entre l’Afrique et la France, à l’Assemblée nationale, mon audace de répondre à nos détracteurs par cette étonnante introduction « Lorsque je parle du Congo, moi je me tiens debout » a renforcé ce sentiment.

Ma rencontre avec le Prix Nobel de la paix, le Dr Denis Mukwenge, interpelé par nos travaux, m’a ensuite amené à intégrer le collectif Alter-Natifs Congo, pour mener les dossiers sur la justice transitionnelle et les violences faites aux femmes. Une consécration qui honore tant la mémoire de mon père que celle de ma mère, et mon engagement personnel.

Quelle est l’histoire derrière TELEMA, le laboratoire d’idées que vous avez fondé, et quelles sont les raisons qui ont inspiré cette initiative ?

C’est tout simplement l’histoire d’un groupe de compatriotes qui a voulu un jour, s’occuper de l’urgence sociale en RDC. Pour nous, répondre aux besoins de cette population est non seulement une vocation, mais aussi la continuation de ce qui a incité, autrefois, des jeunes Congolais, à venir étudier en France. Cependant, ce qui devait être une étape, donc temporaire, s’est lentement transformé en un refuge permanent.

À mesure que régnait un climat social difficile en RDC et que nous, leurs enfants, grandissions sereinement dans ce pays d’adoption, ce choix rationnel de la France les a finalement contraints à y rester. Aujourd’hui, en reprenant leurs efforts, ce sacrifice, ressenti comme un douloureux exil, a développé en nous une prise de conscience qui, aujourd’hui, nous inspire à poursuivre l’objectif initial de nos parents.

Quels sont les principaux objectifs poursuivis par ce Think Tank aujourd’hui ?

La réponse à cette question est simple : que souhaitent les Congolais ? Améliorer leur système de santé et d’éducation, avoir du travail, de la formation, et une sécurité sociale, lutter contre la corruption et l’insécurité, être dirigé par d’authentiques patriotes ayant une vision claire, et leur garantissant trois repas par jour à tous.

Notre think tank vise à être utile à la société congolaise et nos principaux objectifs sont de trouver les réponses à ces préoccupations.

De nombreuses initiatives de ce type ont vu le jour en Afrique, sans que les populations locales en ressentent l’impact. Qu’est-ce qui fait la particularité de TELEMA ?

TELEMA se distingue par son approche. Au lieu de nous focaliser sur les symptômes, nous préférons étudier les causes fondamentales des problèmes socioéconomiques. En adoptant une vision plus pragmatique et locale. En mettant l’accent sur les actions concrètes à mettre en œuvre, TELEMA se démarque des autres initiatives similaires.

Cette initiative a vu le jour en 2014. Depuis, elle a fait du chemin. Quel bilan pouvez-vous dresser près d’une décennie plus tard ?

Cette réflexion débutée en 2014 était encore embryonnaire. Après une analyse approfondie des situations sociales des Congolais, nous avons listé leurs priorités et examiné les moyens de les atteindre. Quelques difficultés rencontrées sur place nous ont aussi aguerris sur le sujet. Cela a d’ailleurs abouti à la création du programme initial « Kôngo, ère nouvelle » et la naissance en 2019 de TELEMA.

Quelle est votre vision ? Comment voyez-vous ce think tank dans 5 ou 10 ans ?

Pour stimuler fortement la croissance économique en RDC, il est nécessaire d’avoir un diagnostic objectif et un plan de relance sur une période de 30 ans. Un plan sur 5 ou 10 ans ne suffirait pas à atteindre l’objectif du projet « Grand Kôngo » qui vise un développement socioéconomique accéléré.

La RDC, avec sa situation géostratégique, sa taille et ses diverses ressources naturelles, peut être un moteur pour la région des Grands Lacs. Cependant, en raison de la situation économique et du manque de vision et de volonté, elle peine à jouer ce rôle.

La diaspora, considérée comme une nouvelle forme de « deep state », peut être une solution. Puissante, influente et audacieuse, elle l’est et le sera d’autant plus, lorsqu’elle s’unira économiquement, et alors ce « Grand Kôngo » pourrait devenir une réalité.

Parlons d’un autre sujet qui vous passionne tout autant : l’entrepreneuriat. Avez-vous le sentiment que le gouvernement congolais ait finalement pris conscience que les startups sont une source indispensable de croissance pour transformer son économie ?

L’une de nos idées fixes est qu’en dépit de ses grandes difficultés à se développer, la RDC d’aujourd’hui montre pourtant une surprenante prédisposition à une forme nouvelle d’évolution. Il y a encore des défis à relever pour créer un environnement favorable aux entreprises. Non seulement les infrastructures de base comme les moyens de transport, l’énergie, une main-d’œuvre qualifiée, les réseaux bancaires, mais aussi une stabilité politique avec des institutions solides et indépendantes manquent.

Les startups peuvent contribuer à promouvoir l’artisanat, donc à la création de richesse. La jeunesse africaine comprend l’importance de l’entrepreneuriat, notamment dans le domaine du numérique, mais elle est limitée par les difficultés du continent.

Même si des idées innovantes sont créées en Afrique, il peut être difficile de les développer comme dans la Silicon Valley.

Quelles sont les contributions du Think Tank TELEMA à ce sujet ?

Le think tank TELEMA s’efforce de fédérer toutes les forces vives congolaises et de proposer des idées novatrices. Certaines ont été reprises par les autorités congolaises, mais n’ont pas abouti aux résultats escomptés, certainement en raison d’une mise en place hasardeuse. Nous avons intégré le collectif Alter-Natifs Congo dans le souci de nous élargir. Néanmoins, TELEMA reste une identité à part entière.

Les acteurs de la société civile en RDC et en France se rapprochent, comme en témoignent le député Carlos Martens Bilongo, président du groupe d’amitié France- RDC, et l’association LIBOKE de Landry Milongo qui est devenue un allié. Nous soutenons et encourageons également l’initiative de rentrer au pays, comme l’a d’ailleurs fait Charlotte Kalala, fondatrice de la plateforme « Congo na Paris ».

Pour être à la hauteur des espérances du peuple congolais, notre contribution est de rester un groupe éclairé avec une vision, ouvert au Monde et favorisant l’évolution de ce réseau en profondeur. Car la diaspora congolaise est en pleine ascension.

Un dernier mot ?

La situation en RDC est difficile, mais le rêve d’un Grand Kôngo, dont la vision se veut plus haute, vise à l’améliorer. Cet objectif est décrit et détaillé dans le fruit de nos travaux « Kôngo, ère nouvelle ».

Cependant, partager des réflexions sur la vie en RDC ne nous donne pas un statut privilégié. Notre seule responsabilité est de comprendre les tendances mondiales pour élaborer les meilleures stratégies pour le peuple congolais. Aujourd’hui, les Congolais sont des consommateurs passifs, mais demain, les plus pauvres d’entre nous, qui sont les plus nombreux, peuvent devenir les acteurs clés d’un nouveau mode de vie.

En ayant conservé une forte connexion à nos racines, nous, la diaspora, devons également contribuer à l’essor de cette nation. En travaillant ensemble, nous pouvons faire entendre notre voix et influencer les autorités locales, européennes et françaises pour construire un avenir plus juste et prospère.

Le peuple congolais n’est pas seul, nous sommes des millions à ses côtés. Cette lutte, c’est la vôtre, et la nôtre.

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