Face aux difficultés économiques qui affectent durablement le secteur des médias au Cameroun, certaines initiatives émergent en dehors des circuits institutionnels. Le professeur Victor Mbarika, universitaire camerounais basé aux États-Unis, a ainsi décidé de mobiliser un fonds de 100 millions de FCFA pour soutenir les journalistes.
À travers cette démarche, il ambitionne non seulement d’apporter un appui direct aux professionnels, mais aussi d’encourager une implication plus large du secteur privé dans le financement des médias.
Dans cet entretien, il revient sur les raisons de son engagement, les mécanismes envisagés et la portée de cette initiative.
Bonjour Professeur Mbarika. Vous avez annoncé la mise en place d’un fonds de 100 millions de FCFA pour soutenir les médias camerounais. Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer cette initiative et pourquoi avoir décidé de la lancer aujourd’hui ?
J’ai lancé l’initiative de soutien de 100 millions pour répondre aux graves défis auxquels sont confrontés les journalistes au Cameroun. Beaucoup de nos professionnels des médias continuent de travailler dans des conditions extrêmement difficiles, avec des ressources limitées, une baisse des revenus publicitaires et des salaires largement impayés.
Dans les médias privés, jusqu’à 80 % du personnel endurent des mois, parfois plus d’un an, sans salaire, travaillant souvent sans contrat. Cette instabilité financière entraîne des compromis éthiques, une dépendance aux pots-de-vin et accroît les risques opérationnels.
À travers cette initiative, je vise à fournir un soutien financier direct aux journalistes, les aidant à répondre à leurs besoins essentiels et à maintenir leurs moyens de subsistance. J’espère également équiper les professionnels des médias, des outils nécessaires pour exercer leur travail efficacement, allant des moyens de transport et des espaces de travail, aux équipements techniques.
En réduisant la dépendance au « journalisme d’enveloppe » et à d’autres pratiques corruptives, je souhaite promouvoir un reportage éthique et renforcer la crédibilité de la presse.
Il est certain que le fonds de 100 millions ne pourra pas répondre à tous les besoins de la presse. Cependant, en mobilisant 19 autres hommes d’affaires pour contribuer chacun 5 millions afin de soutenir la presse au Cameroun, je crée également une prise de conscience sur l’importance de se lever pour soutenir nos grands journalistes, qui font beaucoup d’efforts pour nous tenir informés.
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Dans les médias privés, jusqu’à 80 % du personnel endurent des mois, parfois plus d’un an, sans salaire, travaillant souvent sans contrat
Quels sont les objectifs précis de ce fonds : s’agit-il d’un appui ponctuel ou d’un levier pour transformer durablement le paysage médiatique camerounais ?
Cette initiative a été conçue pour encourager le secteur privé à soutenir les médias, en particulier les journalistes, qui jouent un rôle vital pour informer les camerounais, tant dans le pays qu’à l’étranger. Si les réseaux sociaux permettent d’apporter l’information à notre porte, ils diffusent également beaucoup de désinformation.
Des journalistes crédibles sont essentiels pour garantir que des informations vérifiées et fiables parviennent au public, en particulier à ceux de la diaspora et des zones reculées.
Nous lançons cette initiative dans l’espoir de la pérenniser et de l’élargir dans les années à venir, en fonction du soutien de nos partenaires. Notre vision est de reconnaître et d’encourager de manière constante les journalistes, de mettre un sourire sur leur visage et de les motiver dans leur important travail d’information du public.
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Quels seront les critères d’éligibilité pour bénéficier de ce financement ? Comment comptez-vous sélectionner les bénéficiaires ? Sur quels éléments allez-vous départager?
En ce qui concerne l’éligibilité et la sélection des journalistes, nous sommes en train de mettre en place un comité crédible composé de journalistes francophones et anglophones respectés. Les membres de ce comité seront reconnus par leurs pairs pour leur intégrité et leur professionnalisme, garantissant que le processus de sélection soit transparent, équitable et impartial.
Nous finalisons actuellement les modalités de formation du comité et du processus de candidature. Ces détails seront communiqués dans une annonce ultérieure dans les prochains jours.
” Des journalistes crédibles sont essentiels pour garantir que des informations vérifiées et fiables parviennent au public
Le processus sera dirigé par les journalistes eux-mêmes, avec une supervision visant à garantir que les décisions soient prises avec honnêteté intellectuelle et égalité des chances. Bien qu’il ne soit pas possible de répondre aux besoins de chaque journaliste, la priorité sera accordée à ceux qui ont le plus besoin de soutien. La distribution du fonds pour les médias se fera de manière exempte de corruption.
De plus, les journalistes qui ne pourront pas bénéficier de ce soutien cette année seront prioritaires lors du cycle suivant, assurant ainsi la continuité et un accès équitable dans le temps.
Quels types de médias sont concernés par ce dispositif : presse écrite, audiovisuel, médias en ligne… ? Envisagez-vous une répartition spécifique entre ces différents formats ?
L’initiative de soutien aux médias ciblera un large éventail de médias afin d’assurer une couverture inclusive et efficace. Elle inclura les médias traditionnels tels que les journaux et les stations de radio, en particulier les radios communautaires dans les zones reculées, qui fournissent des informations cruciales dans les langues locales.
Les chaînes de télévision, tant nationales que régionales, seront également concernées en raison de leur rôle dans l’information publique et l’engagement civique. Les médias numériques, y compris les sites d’information en ligne et les blogueurs, seront également soutenus, compte tenu de leur rôle important dans l’amplification du travail des médias traditionnels et la promotion de la présence du Cameroun sur les moteurs de recherche.
Reconnaissant l’impact croissant des plateformes numériques, l’initiative est conçue pour encourager et soutenir les blogueurs et les médias en ligne à atteindre leurs audiences, notamment dans un environnement médiatique largement non monétisé, aux côtés des médias traditionnels, pour le développement global du paysage médiatique camerounais.

Cette initiative intervient à l’approche de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Selon vous, qu’est-ce que la mise en place d’un tel fonds révèle aujourd’hui de l’état de la presse au Cameroun ?
À l’approche de la Journée mondiale de la liberté de la presse, nous reconnaissons que la situation des médias dans le pays n’est pas idéale pour le moment, mais qu’elle peut s’améliorer avec le temps. C’est l’objectif que nous souhaitons atteindre. Nous constatons que le gouvernement est conscient de ces défis et prend des mesures pour y répondre, et nous sommes confiants qu’il continuera à en faire davantage à l’avenir.
En tant qu’initiative privée, nous voulons également apporter notre contribution, car nous ne pouvons pas nous fier uniquement au gouvernement pour tout gérer. En tant que Camerounais, le niveau d’information du public et le travail accompli par les médias nécessitent que nous intervenions pour apporter notre soutien.
L’état actuel des médias au Cameroun n’étant pas optimal, nous nous engageons à ce que leur travail soit reconnu et qu’ils disposent des ressources et du confort nécessaire pour exercer efficacement leur mission.
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Nous ne pouvons pas nous fier uniquement au gouvernement pour soutenir les médias
Quel message adressez-vous aujourd’hui aux patrons de presse camerounais qui pourraient voir dans ce fonds une opportunité… mais aussi susciter des interrogations ?
Comme je l’ai mentionné, 100 millions FCFA peut ne pas sembler une grande somme si elle est collectée, surtout compte tenu du nombre de journalistes au Cameroun. Je ne prévois pas de controverses de la part des propriétaires de médias concernant cette initiative, car je crois que la plupart l’accueilleront favorablement.
Cet effort est motivé uniquement par la bonne volonté. J’aurais pu rester silencieux et continuer mes propres affaires, comme beaucoup d’autres le font, mais compte tenu de l’incroyable soutien que nous avons reçu de la part des journalistes dans leurs diverses activités, nous avons estimé qu’il était important de les accompagner également dans leur travail.
Cette initiative constitue une occasion de soutien direct aux journalistes. Bien que le montant que nous collectons ne puisse pas couvrir tous les médias, étant donné le grand nombre de journaux, de chaînes de télévision et de stations de radio au Cameroun, elle vise à reconnaître et à accompagner leurs efforts.
Les propriétaires de médias devraient apprécier ce geste, car il respecte le travail qu’ils accomplissent et contribue à soutenir leurs activités. Dans l’ensemble, je crois qu’ils verront cette initiative positivement et la soutiendront, afin que nous puissions ensemble améliorer la situation des professionnels des médias dans le pays.