Alain Ekambi: L’Afrique dépend à 99,99% des plateformes étrangères pour communiquer en ligne

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mars 7, 2024

Suite à la récente panne mondiale qui a secoué les géants des réseaux sociaux tels que Facebook, Instagram et Linkedin en moins de 48 heures, l’entrepreneur camerounais Alain Ekambi s’exprime sur l’événement et partage ses réflexions dans un entretien exclusif !

 

Face aux récentes pannes massives des géants des réseaux sociaux, quelle a été votre réaction en tant qu’entrepreneur africain œuvrant dans ce secteur? Comment percevez-vous la fragilité de notre dépendance à ces plateformes?

 

Cette panne n’a fait que confirmer notre position. L’Afrique dépend à 99,99% des plateformes étrangères pour communiquer en ligne. Une panne de celles-ci et tout le continent est dans le noir. C’est une position dangereuse que nous devons absolument changer. Ce qui confirme notre vision avec Dikalo selon laquelle, plus que jamais, nous devons construire nos propres plateformes.

 

Quel impact ces pannes peuvent-elles avoir à l’échelle nationale, comme au Cameroun, et plus largement sur le développement et l’économie de l’Afrique? Pouvons-nous mesurer les dommages causés par de telles interruptions?

 

Imaginez que vous dépendiez à 100% de votre voisin pour vous rendre au travail et que, pour une raison quelconque, la voiture de votre voisin tombe en panne. Vous voyez bien l’impact sur vous, n’est-ce pas ?

En Afrique, nous sommes dans une situation analogue. Sans les plateformes occidentales, il nous est impossible de communiquer, de vendre, de s’informer. Une panne de seulement 1 minute est une catastrophe générale et un grand manque à gagner pour beaucoup de travailleurs indépendants et d’entrepreneurs. C’est pourquoi, couper ou réduire cette dépendance devrait être une grande priorité pour nos nations.

 

Les réseaux sociaux sont devenus des acteurs majeurs de l’économie mondiale, mais leurs pannes récentes soulèvent des inquiétudes quant à leur fiabilité et à leur influence…

 

Les pannes sont normales. Aucun système n’est infaillible. La place des réseaux sociaux est incontournable et leur importance va continuer de grandir. Presque tout se fait maintenant sur les plateformes de communication. C’est pourquoi il est important pour l’Afrique de comprendre les enjeux et de développer des solutions qu’elle contrôle elle-même. Des plateformes aussi centrales à nos vies ne devraient pas être à 100% aux mains étrangères.

 

L’Afrique semble prendre du retard dans le domaine des technologies numériques, y compris les réseaux sociaux. Partagez-vous l’opinion selon laquelle ces retards nous freinent dans notre avancement, et comment voyez-vous cette situation en tant qu’acteur de ce marché?

 

Oui, je partage cette opinion. C’est pourquoi nous avons lancé Dikalo. Plus que jamais, il est capital pour nous de développer des solutions que nous contrôlons et qui sont adaptées à notre contexte social. Attendre que les autres le fassent pour nous est inadmissible.

 

Dépendre à 100% des solutions venues de l’extérieur est une position dangereuse et contribue à notre ralentissement

 

Prenez le paiement en ligne par exemple. 90% des Africains ne sont pas bancarisés, par conséquent, ils ne peuvent pas être actifs dans ce secteur. Le mobile money par exemple est très développé en Afrique mais les plus grandes plateformes de communication ne supportent pas le mobile money et n’ont aucun plan de le faire.

Devons-nous attendre qu’elles veuillent bien penser à nous ou devons-nous développer nos propres solutions adaptées à nos besoins ? Chez Dikalo, nous pensons que nous devons nous prendre en main.

 

Quel rôle les technologies numériques, y compris les réseaux sociaux, peuvent-elles jouer dans le développement de l’Afrique? Quels sont les principaux obstacles à surmonter pour permettre à ces technologies de contribuer pleinement à notre croissance?

 

Que ce soit dans le paiement en ligne, le commerce, le transport, la santé, l’information, la création de contenu, dans pratiquement tous les domaines, les réseaux sociaux peuvent contribuer au développement du continent. Chez Dikalo, nous avons la vision de bâtir ce que WeChat est en Chine.

Non seulement le défi technologique et financier est énorme, le défi social est tout aussi immense car beaucoup d’Africains se contentent des solutions venues d’ailleurs et n’ont pas la patience de bâtir des plateformes qui, au départ, seront éventuellement inférieures à celles des autres mais nécessaires pour voir cette Afrique dont nous rêvons tous.

On ne se téléporte pas dans le progrès. Il va falloir accepter une phase de « médiocrité » nécessaire pour apprendre et pouvoir se tenir sur ses propres jambes.

 

Quel est l’intérêt pour l’Afrique d’avoir ses propres réseaux sociaux : la mode ou un véritable besoin ?

 

Quel est l’intérêt d’avoir sa propre voiture si le voisin peut vous conduire tout le temps ? Il s’agit ici de se tenir sur ses propres jambes. De jouer un rôle majeur dans un secteur capital sans attendre que les autres le fassent pour nous. Développer nos propres plateformes nous permet de développer des solutions adaptées à nos réalités et nos cultures.

À l’heure où l’intelligence artificielle joue un rôle majeur, l’Afrique n’a aucun contrôle sur les données qu’elle produit. Ni sur la création, ni sur le stockage, encore moins sur l’exploitation. Le besoin d’avoir ses propres plateformes est capital et fondamental.

 

Les défis majeurs pour les réseaux sociaux en Afrique incluent l’infrastructure limitée, l’accès inégal à Internet et les ressources financières. Comment envisagez-vous de surmonter ces obstacles avec Dikalo et d’autres initiatives similaires?

 

Il faut commencer quelque part et grandir de là. Même les plus grands ont commencé petit. Le danger est de ne rien faire et/ou de ne pas comprendre l’urgence de la situation. Imaginez si le seul moyen que le président américain ou russe avait de parler à son peuple était une plateforme faite à Bangui. Ce serait inadmissible pour eux. Nous devons avoir la même approche.

Croyez-moi, le plus grand défi est mental. Nous avons encore du mal à comprendre la nécessité de nous tenir sur nos propres jambes. On se contente de ce qui existe déjà et nous n’avons aucune envie de construire nos propres solutions. Quand il y aura la volonté globale de grandir par nous, tout le reste se mettra en place.

 

Quelle est la responsabilité des parties prenantes (pouvoirs publics, les institutions financières, le patronat, etc.) dans ces nombreux retards que l’Afrique connaît ?

 

On pourrait avoir l’impression qu’elles ne comprennent pas vraiment les défis en jeu. Nos dirigeants eux-mêmes n’encouragent pas les initiatives locales. L’accès au financement pour les startups technologiques africaines est un enfer. La majorité de l’argent vient des fonds étrangers, rendant notre dépendance encore plus grande.

Il est impératif que non seulement nos dirigeants soient les premiers à utiliser nos plateformes, mais aussi de prendre des mesures pour encourager l’entrepreneuriat local.

 

Pourquoi les plateformes africaines comme Dikalo ont-elles du mal à se faire une place sur le marché des réseaux sociaux, et comment envisagez-vous de renforcer leur position dans ce contexte concurrentiel ?

 

La concurrence est plus grande, plus riche, plus puissante. Nous avons des startups de 10 personnes qui essaient de rivaliser avec des géants de 10 000 employés.

Même perdus d’avance, on doit se jeter dans la bataille. Heureusement, certains Africains comprennent de plus en plus l’urgence de se tenir sur leurs propres jambes. Surtout avec les pannes comme celle que nous venons de connaitre. Nous nous accrochons à ceux-là et faisons tout pour grandir de là en espérant que de plus en plus de personnes adhèrent.

Technologiquement, nous devons être aussi bons que les autres. Le « made in Africa » ne suffira pas à faire rester les gens. Nous devons innover et proposer des solutions dignes de ce nom.

 

Avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle et de la collecte de données, quelles sont les préoccupations en matière de confidentialité et de sécurité des données des utilisateurs des réseaux sociaux ? Comment votre plateforme aborde-t-elle ces questions cruciales ?

 

Par définition, il n’y a vraiment pas de confidentialité dans les réseaux sociaux. Contrairement aux messageries, tout ce qu’on publie dans les réseaux peut être sujet d’exploitation. Pour que les systèmes d’IA fonctionnent, cette collecte est nécessaire. Et ici aussi, l’Afrique est derrière. Nous n’avons pratiquement aucune plateforme où nous contrôlons nos propres données. Dikalo veut corriger cela et jouer un rôle majeur dans l’IA africaine.

 

Quels sont vos objectifs à long terme pour Dikalo, et comment comptez-vous les atteindre dans un environnement en constante évolution et hautement concurrentiel ?

 

À long terme, nous voulons devenir une référence mondiale. Être aussi bon que les autres. Il n’y a aucune raison de ne pas le faire. L’Afrique a toutes les ressources nécessaires pour y arriver. Nous devons juste rester persévérants.

Nous allons continuer de développer des solutions adaptées au contexte africain et innover dans ce sens. Continuer notre sensibilisation sur le terrain et continuer de chercher des investisseurs potentiels qui comprennent cette vision. Dikalo sera un géant mondial or die trying.

 

Comment voyez-vous l’avenir de ce secteur en Afrique, et quelle place Dikalo compte-t-il occuper dans cette évolution ?

 

Nous devons agir. Vite. Très vite. Notre retard est énorme et grandit chaque jour. Chaque panne des grandes plateformes nous montre notre situation précaire. Plus que jamais, des initiatives locales sont nécessaires.

Les réseaux sociaux vont continuer d’être incontournables et avec Dikalo nous voulons être parmi les meilleurs dans le monde et les meilleurs en Afrique. Nous voulons montrer aux jeunes africains que nous aussi sommes capables de réaliser de grandes choses.

Si un jeune peut naître en Californie et créer un produit utilisé à Lomé, alors un jeune peut naître à Ndjamena et créer un produit utilisé à Beidjin. Nous voulons en être la preuve vivante.

 

Propos recueillis par Simon MBELEK
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