« Les exigences de profils qualifiés et opérationnels limitent l’accès des jeunes à l’emploi » Hans ASSOGBA

L'Afrique est confrontée à un défi majeur : le chômage des jeunes diplômés. Dans de nombreux pays du continent, les opportunités d'emploi sont rares et la demande dépasse largement l'offre. Les jeunes diplômés se retrouvent ainsi confrontés à une réalité difficile, où leurs qualifications et compétences ne garantissent pas l'accès à un emploi stable et rémunérateur.

Dans notre quête pour comprendre les enjeux du chômage en Afrique et les solutions possibles, nous avons eu l’opportunité de discuter avec ASSOGBA Hans Sosthène, spécialiste des Ressources Humaines et chasseur de têtes très actif sur les réseaux sociaux.

Dans cet entretien, il revient sur l’épineuse question du chômage en Afrique et nous parle du rôle crucial que les Responsables des Ressources Humaines (RRH) peuvent jouer pour inverser cette tendance préoccupante.

Quelles sont les principales barrières auxquelles les jeunes africains sont confrontés lorsqu’ils cherchent à entrer sur le marché du travail ?

Le futur de l’Afrique est entre les mains des jeunes, mais leur intégration dans le marché du travail avec des emplois acceptables et productifs reste un important défi.

Les deux principales causes de cette faiblesse croissante de l’insertion professionnelle des jeunes en Afrique méritent d’être rappelées : la première provient du système traditionnel d’enseignement et de formation technique et professionnelle qui n’est plus adapté à nos économies où l’informel a pris depuis longtemps une place largement prépondérante.

Le système actuel est encore très largement associé au système scolaire formel et repose sur des programmes d’étude rigides tournés vers l’offre. Il reste dominé par les cours théoriques, les examens et la quête de diplômes plutôt que par l’acquisition des compétences opérationnelles et des aptitudes pratiques -souplesse, adaptation- permettant de s’intégrer avec succès dans le monde du travail : la conséquence est que nous avons des primo chercheurs d’emploi qui ne peuvent pas être opérationnels.

Cette inadéquation entre les formations des filières universitaires et l’évolution de la demande du marché d’emploi, révèle surtout un problème de compétence. Les entreprises recherchant des profils opérationnels, il devient difficile pour les jeunes de s’insérer aisément. L’autre cause non moins importante est imputable aux chercheurs d’emploi. Nous faisons face à une jeunesse impatiente, très souvent pressée de vite gravir les échelons.

Si les solutions sont loin d’être simples, quelques urgences s’imposent, notamment celle d’un changement de paradigme en matière de formation technique et professionnelle. Pour finir, les exigences de profils qualifiés et opérationnels limitent l’accès des jeunes à l’emploi.

Quels sont les secteurs d’activité les plus porteurs (pourvoyeurs) en termes d’emplois en Afrique et comment les chasseurs de tête peuvent-ils aider les jeunes à s’y intégrer 

L’Afrique est l’un des marchés les plus prometteurs pour les investisseurs. Ses perspectives de croissance s’améliorent de jour en jour, et ce dans tous les secteurs. Dans un monde vieillissant, l’Afrique a le net avantage d’avoir une population jeune et en pleine croissance, qui a le potentiel de devenir l’atelier du monde, avec la main d’œuvre la plus jeune au monde.

Des études affirment qu’en 2034, les pays africains disposeront d’une main-d’œuvre plus importante que la Chine ou l’Inde. Aujourd’hui, de nouvelles possibilités d’emploi et une évolution technologique rapide ouvrent de nouvelles perspectives aux chercheurs d’emploi.

Quand nous prenons le temps d’analyser les investissements qui se font désormais en Afrique, plusieurs secteurs se positionnent comme étant des secteurs hautement demandés. Voici une liste de métiers qui ont le potentiel de se développer en Afrique :

  • Énergie renouvelable : Avec un intérêt croissant pour les énergies propres, les spécialistes des énergies renouvelables sont nécessaires pour développer des projets solaires, éoliens ;
  • L’analyse de données, le big data, la sécurité informatique, la cyber sécurité, l’intelligence artificielle ;
  • Agro-industrie : L’agriculture moderne et l’agro-industrie peuvent offrir des opportunités dans la production alimentaire et la transformation des produits agricoles.

Santé : Les professionnels de la santé, y compris les médecins, les infirmières et les pharmaciens, seront toujours en demande. De nouvelles spécialités ou sous-spécialités émergent et demeurent dignes d’intérêt :

  • Finance et fintech : Les services financiers et les technologies financières sont en croissance, offrant des opportunités pour les experts en finance et les développeurs de fintech ;
  • Infrastructures : Les ingénieurs civils et les professionnels de la construction sont nécessaires pour développer les infrastructures en Afrique ;
  • Secteur de l’eau et de l’assainissement : Les experts en gestion de l’eau et de l’assainissement sont essentiels pour résoudre les problèmes liés à l’eau potable et à l’assainissement ;
  • Tourisme : Le tourisme peut offrir des emplois dans l’hôtellerie, la restauration, et le secteur du voyage.
  • Gestion de la chaîne d’approvisionnement : La gestion efficace de la chaîne d’approvisionnement est cruciale pour la croissance économique, créant ainsi des opportunités pour les experts en logistique et en gestion de la chaîne d’approvisionnement. Il est important de noter que la demande de métiers peut varier d’un pays à l’autre en Afrique en fonction des besoins spécifiques de chaque région.
  • Les métiers verts et ceux liés à la protection environnementale / climat

Quels sont les critères de sélection les plus importants pour les employeurs en Afrique aujourd’hui ?

Les qualités humaines (soft skills) sont de plus en plus importantes aux yeux des recruteurs. D’un poste à un autre, ces qualités diffèrent. Un commercial doit être sociable et sympathique, alors qu’un développeur doit être rigoureux et faire preuve de logique et de créativité. Définir le « candidat parfait » à 5 ou 10 compétences est donc très réducteur en comparaison de la diversité des métiers qui existent.

Au-delà des compétences techniques, les soft skills apparaissent en tête du classement et sont privilégiés par 3 recruteurs sur 5. Cependant, même si les qualités humaines exigibles changent d’un poste, à l’autre, certaines, ont acquis une transversalité, et se retrouvent dans la liste des attentes de plus en plus de recruteurs.

On notera par exemple l’esprit d’équipe et la communication qui reviennent sur la liste de la plupart des recruteurs.  La capacité à apprendre en permanence est l’autre soft-skills que l’on recherche de plus en plus. Dans un monde qui bouge, seuls ceux qui sont capables de se mettre à jour en permanence pourront entre dans la dynamique économique actuelle.

Selon certains dirigeants d’entreprises, la plupart des jeunes en Afrique n’investissent pas assez dans le développement de leurs compétences et ne s’intéressent aux stages que lorsqu’ils sont payants. Qu’est-ce qui peut expliquer cette situation ? Êtes-vous inquiet pour cette jeunesse diplômée mais sans travail ?

Les stages professionnels offrent une valeur ajoutée à l’étudiant, et lui permettent de se familiariser avec le monde du travail. Il n’est pas inutile d’en faire quand bien même s’ils sont souvent non rémunérés. Ils peuvent être une porte d’entrée vers l’emploi. Lors des stages, il est essentiel de donner le meilleur de soi-même.

Si vous impressionnez tout le monde avec votre talent et votre professionnalisme, c’est un bon début. Avec un peu de chance, vous pouvez même décrocher votre premier emploi à l’issue de votre stage. Et quand bien même les choses ne prendraient pas cette tournure, vous aurez acquis une expérience de travail et développé votre réseau, ce qui peut s’avérer très utile plus tard.

Malheureusement le constat est que les jeunes ne s’investissent plus dans le développement de leurs compétences. Les réseaux sociaux certes utiles, ont pris le pas sur tout. Il existe un processus pour réussir professionnellement, celui qui part d’accepter de partir du bas de l’échelle pour grandir.

La jeunesse veut parfois grandir trop vite oubliant que la fondation est l’élément capital qui sous-tend toute architecture. On ne devient pas Directeur Général en sortant de l’université.

Nous devons le reconnaitre, une catégorie de jeunes se hisse à tous les niveaux et font de merveilleuses choses mais la majorité est dans une léthargie qui pourrait inquiéter. Les programmes d’insertion à l’emploi de nos différents pays s’essayent à donner l’opportunité à cette jeunesse. Bien qu’étant inquiet, nous gardons espoir que l’éveil et le réveil se fassent à tous les niveaux.

Quel rôle les Responsables de ressources humaines (RRH) doivent-ils jouer pour soutenir les jeunes dans leur insertion professionnelle en Afrique ?

Il est important de nos jours que les Responsables de Ressources Humaines (RRH) quittent le coin réducteur de la fonction administrative pour se mettre au développement des compétences et à l’accompagnement des jeunes talents qui sortent des universités.

Nous avons la possibilité d’implémenter des projets d’insertion des jeunes professionnels dans nos différentes entreprises afin de leur permettre d’avoir les premières expériences. Et ce type de projet ne peut être porté que par les RRH. Il est crucial que nous favorisions la formation et l’accompagnement, le mentorat afin de guider les plus jeunes.

Les chercheurs d’emploi ont besoin qu’on leur montre le chemin à suivre. Ma conviction est que notre marché commencera à se porter mieux si tous les managers rentrent dans cette dynamique. Rappelons chaque manager est un mini RH pour son équipe. Un stagiaire qui n’est employé qu’à faire des photocopies sera doué en photocopie.

Dans votre cas, seriez-vous prêt à donner une chance aux jeunes inexpérimenté ? Si oui, à quelles conditions ?

La question de l’employabilité est un défi personnel qui fait désormais partie  de mon ADN. Comme j’aime le dire à mes collaborateurs, la chaine de valeur doit se perpétrer.

Chaque fois que j’en ai l’occasion, je donne la chance aux jeunes en quête d’expérience de s’exercer et se mettre dans les conditions car c’est de la pratique qu’ils développeront l’aisance relationnelle et la compétence. Un stagiaire qui n’est employé qu’à faire des photocopies sera doué en photocopie.

Il a besoin qu’on lui montre comment le travail se fait. Le plus important, c’est que le jeune ait la volonté d’apprendre, qu’il soit curieux, disponible et prêt à faire les sacrifices qu’il faut. La tâche est immense, d’autant plus ardue que les jeunes africains ont de plus en plus de mal à s’insérer sur le marché formel du travail.

Les crises récentes ont montré qu’une jeunesse sans emplois et sans perspectives devient beaucoup plus difficile à gérer par les États. Alors qu’elle est formidablement dynamique et porteuse de changement, cette jeunesse a un impérieux besoin de « vision » pour se projeter dans un avenir meilleur.

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